Du courage
Faut-il avoir du courage pour partir en randonnée sur quatre mille deux cents kilomètres ? Peut-être. Je crois que c'est avant tout de l'inconscience car on ne peut juste pas se représenter mentalement cette distance.
Sur le chemin des crêtes, bien souvent, le courage est imposé. Quand vous vous retrouvez au milieu d'une rivière en furie, les jambes tremblantes avec l'impression que si vous levez un pied, vous allez être emporté, et que vous devez revenir à la berge dans une sorte de moonwalk. Quand vous êtes au milieu d'une pente de neige, que le moindre faux pas signifie glissade, blessure, que vous avez déjà marché trente kilomètres et que les rafales de vent semblent jouer avec vos nerfs.
Ces moments sont brefs. Vous êtes coincé car souvent, la marche arrière est tout aussi difficile (voire impossible, car se retourner serait trop périlleux). Alors oui, il faut trouver le moyen d'ignorer le danger, de décoller votre pied et de faire un petit pas en avant. Ce courage est imposé, mais il est réel. Une option serait aussi d'avoir écouté les conseils de vos amis, de les avoir attendus ou bien, au minimum, d'avoir regardé les commentaires des randonneurs passés avant vous sur l'application Farout avant de vous engager dans cette galère.
Pour moi, vous connaîtrez l'étendue de votre courage quand vous devrez sortir de votre sac de couchage au milieu de la nuit, alors que les températures sont encore négatives, pour remettre des chaussettes mouillées et traverser une rivière glacée avant le lever du soleil. Chaque fois que vous faites du stop pour quitter un monde de confort et d'abondance et retourner sur le sentier. Quand vous repartez sur la route après une épaule démise ou en boitant comme un pingouin pendant plus de mille kilomètres (ça c’est pour toi, Sugar Daddy).
Pour tous les autres moments les plus durs, ma technique était de réciter ce petit poème de Dorothy Parker :
There's little in taking or giving,
There's little in water or wine;
This living, this living, this living
Was never a project of mine.
Oh, hard is the struggle, and sparse is
The gain of the one at the top,
For art is a form of catharsis,
And love is a permanent flop,
And work is the province of cattle,
And rest's for a clam in a shell,
So I'm thinking of throwing the battle-
Would you kindly direct me to hell?
Coda, Dorothy Parker