La fontaine de jouvence
Parce que cette année avait été dure, et que j’avais du m’éloigner du monde du trail, je ne pensais pas qu’y retourner me procurerait de telles sensations. Je pensais que j’étais condamné à vivre dans la nostalgie de l’année passée, conscient de la diminution inexorable de ma force.
Et puis j’ai commencé à marcher.
Marcher requiert toute l’attention. Les peurs, les doutes tournent dans la tête, mais aussitôt que les pas s’enchainent, ils perdent leurs consistances et leurs emprises. Ne restent plus que les pensées pragmatiques ; où trouver de l’eau ; où s’arrêter pour manger ; où dormir.
Et puis, tirant une fois de plus mon inspiration du seigneur des anneaux, je me suis rappelé ce moment ou le roi Théoden, rabougri par des années d’inactivité, saisit son épée et regagne sa vigueur. C’est le sentiment que j’ai eu en saisissant mes bâtons de marche. Parti à cinq heures et demie (le décalage horaire aidant), j’avais fait à treize heure mon objectif initial de marcher 30km. Je me suis assis un peu, mais constatant que je n’étais pas fatigué du tout, je suis reparti.
Le premier jour je suis parvenu aux quarante kilomètres. J’ai pensé que c’était le fait d’avoir les jambes fraiches. Le deuxième jour, j’en ai fait autant. Et le troisième également. La fin de journée était difficile, mais plus à cause du décalage horaire et de la fatigue mentale. Le corps, les pieds souffraient mais tenaient le coup. La faiblesse que je m’étais supposé était encore une création de mon esprit.
Alors que ma force revenait, le sentiment de liberté également. Et pouvant nager, j’ai pu vraiment profiter des lacs de l’Oregon pleinement. A nouveau je me sentais jeune, fort et heureux.
Et j’ai finalement réussi à faire en cinq jours le parcours qui devait m’en prendre six. En arrivant à Bend après avoir eu l’aide de James, j’étais épuisé mais heureux comme au premier jour. Comme l’an passé.
Je croyais que les portes du paradis s’étaient refermées et que j’en étais définitivement chassé : il n’en était rien. Le paradis est bien présent sur terre, et il attend juste que nous abandonnions la plupart de nos possessions et que nous nous y laissions guider par le sentier de terre qui s’enfonce dans les montagnes.